Collection particulière

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Archive pour janvier, 2008

Sélection à l’entrée des universités : le débat resurgit

Il n’y aura pas de sélection à l’entrée des universités françaises pour résoudre la crise actuelle, d’après le ministère, qui se veut rassurant. Pourtant, des signes, inquiétants pour les uns, encourageants pour les autres, laissent croire que 2007 pourrait être un année charnière.

Les universités ont été invitées par la commission Université-Emploi à proposer dès le mois prochain une « pré-inscription » aux élèves de Terminale. Si certaines l’ont refusée, comme Paris-I, par peur d’ouvrir une porte à la sélection, 59 universités sur 85, de Paris IV à Paul-Verlaine (Metz), l’ont adoptée. Cette procédure se veut une information, appelée « orientation positive », dans le jargon du ministère, donnée aux étudiants sur leurs chances de réussite. Les lycéens qui le souhaitent feront donc examiner leur dossier scolaire par l’université, qui se contentera de donner un avis, favorable ou défavorable. Ce ne sera toutefois qu’un avis…

Cependant, certains y voient le signe précurseur d’un écrémage à l’entrée de l’université. L’Unef exprime « de grandes inquiétudes » à ce sujet et renouvelle sa dénonciation d’une « sélection masquée ». Le syndicat Sud-Etudiant, dans un éditorial daté du 11 janvier, craint lui aussi l’engrenage : « Concernant le dispositif d’orientation des lycéens, s’il ne s’agit pas officiellement de sélection dans un premier temps, on peut deviner l’avenir de ce dispositif dans les années prochaines. D’abord il s’agira d’un avis juste amical, puis, rentré dans les moeurs, il deviendra plus ferme et de fait, sera sélectif. »

La sélection, hors-la-loi

Derrière elle se réfugient les pourfendeurs de la sélection, contre elle s’insurgent ses plus fervents défenseurs : la loi Savary, datant du 26 janvier 1984, alimente à nouveau le débat. « Les dispositions relatives à la répartition entre les établissements et les formations excluent toute sélection », stipule l’article 14. La sélection est interdite. Certes.

 

Cependant, tous les ans, des milliers de jeunes ressortent non diplômés, souvent déçus, après une, ou deux, ou trois années sur les bancs de l’université. Ils représentent ainsi 20 % d’étudiants, soit 80 000 bacheliers sortant du système sans autre diplôme. Beaucoup y voient la sélection à l’œuvre, une « sélection par l’échec ». Alexandre Hascouet, membre du bureau national de l’UNI, prône une sélection « plus claire, lisible est transparente, car elle existe déjà ; mais elle est hypocrite. » En modifiant la loi Savary ? Pour Marie Rouchier, étudiante en Physique-Chimie à l’université Pierre et Marie Curie-Paris VI, « La loi doit rester inchangée, et la sélection proscrite. Certains trouvent leur voie, s’épanouissent à l’université malgré des années de tâtonnement. Si un système sélectif se met en place, certains de ceux-là n’auront pas la chance qui, aujourd’hui, leur est offerte.»

Concert d’interprétations

 

« Evidemment. » Dans son discours du 10 janvier 2007, le ministre de l’Education Nationale n’a pas voulu provoquer de remous, soulignant d’emblée à propos du dispositif d’orientation active qu’« il ne s’agit évidemment pas de sélection.» La simple évocation du mot « sélection » éveille toutefois les passions et suscite les interprétations les plus contraires. Dans les bureaux silencieux de certaines universités, on dit ainsi que le ministre n’a pas eu l’audace de parler franchement : « Ce sont des politiques, et les politiques ne veulent plus utiliser les mots parce qu’il y a eu des étudiants qui gueulaient dans la rue… », déplore Dominique Roux, enseignant-chercheur à Paris-Dauphine et l’un de ses fondateurs. Le président de l’Université Paris IV-Sorbonne, Jean-Robert Pitte, quant à lui, renchérit : « Mais je réagis mal ! Je réagis mal, et en même temps je comprends un ministre qui ne peut pas, à trois mois d’une élection présidentielle, braver la loi. » Dans les locaux bruyants de certains syndicats, on craint plutôt une trop grande prudence dans l’emploi des mots : « Les mesures avancées sous le nom d’ « orientation » sont en fait la voie ouverte à la sélection. C’est un nouveau mensonge du ministère ! », s’exclame Anouk Colombani, porte-parole du syndicat Sud-Etudiant. « On pressent bien que ce qu’ils veulent, c’est la réintroduction de la sélection. Il y a beaucoup de flou dans ce discours : qui organisera les rendez-vous avec les élèves ? N’y aura-t-il pas une sélection par le découragement ? » s’inquiète aussi Gabriel Szeftel, de l’Unef.

Dauphine, poisson-pilote de l’avenir universitaire ?

L’une des rares universités à sélectionner a le vent en poupe. Certains étudiants préfèrent Dauphine aux grandes écoles, et son taux de 85% de réussite est à faire pâlir d’envie Nanterre, qui stagne sous la barre des 40%. Mais c’est aussi son système sélectif, enraciné dès l’origine dans l’université de « Gestion des organisations », qui représente parfois un véritable modèle. Créée en 1968, Dauphine a rapidement choisi la sélection pour faire face aux flux massifs de demandes, en ne prenant que les mentions au bac. Quelques années ont passé sans que nul ne s’en plaigne. Premiers recours, premières condamnations. L’université a alors cherché un autre mode sélectif pour contourner la loi. « On s’est dit : les prépas, les grandes écoles sélectionnent comme des malades, et on ne leur dit rien, on les bénit », raconte Dominique Roux. « Donc on a voulu faire comme eux !» A la fac installée dans les anciens locaux de l’OTAN, les dossiers scolaires ont commencé à être examinés avant l’entrée en premier cycle. Il y eut un procès, puis deux, puis soixante-dix par an. Tous perdus, évidemment. La découverte, à Compiègne, d’une université pratiquant légalement la sélection -la seule en France-, représente bientôt une solution pour l’établissement qui « s’empresse de l’imiter ». Depuis deux ans, Dauphine, qui demeure une université mais jouit maintenant du statut de « grand établissement », pratique ainsi la sélection en toute légalité. « Avec Sciences Po, Dauphine constitue désormais un modèle pour certains », souligne Dominique Roux. « Quel que soit le résultat le résultat des élections prochaines, je pense d’ailleurs qu’il y aura un mouvement en faveur d’un système plus proche du nôtre. De toute façon, les autres universités ne pourront pas rester dans ce bordel ! » Seront-elles prêtes à imiter leur consoeur ? La question reste en suspens.

 

 

Encadré : Interview de M. Jean-Robert Pitte, président de l’université Paris IV-Sorbonne

Il y a quelque mois, vous disiez qu’il faudrait pousser l’université à « s’engager au plus tôt dans la voie de la sélection » : êtes-vous toujours convaincu de cela ?

 

J’en suis encore plus convaincu. Je pense que l’orientation positive comme on est en train de la mettre en place est insuffisante, et qu’il faut donc absolument mettre en oeuvre une sélection : c’est le moyen le plus démocratique de répondre à cette nécessité pour les jeunes Français de faire de plus en plus d’études, toujours meilleures… Mais pas n’importe comment, pas n’importe où, pas à n’importe quel prix et pas sur des coups de tête ou des caprices comme c’est le cas actuellement.

 

L’université ne doit-elle pas cependant être garante des principes républicains, et donc de l’université pour tous ?

Pour moi, ce ne sont pas des principes républicains ; c’est une République dévoyée qui fait ça ! Parce que la sélection par l’échec, c’est ce qu’il y a de pire, c’est ce qui crée le plus de rancœur et d’aigreur chez les jeunes. Quand vous êtes éliminés par l’échec, très rapidement, et encore plus quand c’est moins rapidement, qu’est-ce qu’il vous reste, sinon vos yeux pour pleurer ? La République est là pour accompagner, pour aider les gens à trouver leur meilleure voie possible : elle n’est pas démagogique, elle dit les choses et elle fait les choses ! Il faut retrouver la tradition de la IIIème République, qui est une République méritocratique, et qui accorde ses faveurs, si je puis dire, en tous cas ses diplômes, au mérite, et pas sur des principes de fausse charité.

Pourquoi certaines universités ont-elles refusé le système de pré-inscription applicable en février ?

 

Parce que l’Unef, qui est le principal syndicat étudiant actuellement -bien qu’il représente une cabine téléphonique parce qu’il n’y a que 3% d’étudiants qui votent dans les conseils- considère que c’est un acte préalable à une sélection, qui, un jour ou l’autre, interviendra. De fait, ils n’ont pas tort… Ils mettent le doigt sur le fait qu’il y ait ce contact avant l’entrée à l’université entre ce que nous représentons, notre communauté, les professeurs, etc., et les élèves de lycée. Ce qui me paraît excellent. Il est évident qu’il faut ça ! Les élèves ne savent même pas ce qu’il y a à l’université. Ils vivent sur un rêve.

 

Que pensez-vous du fonctionnement de l’université Dauphine, qui a instauré une forme de sélection à l’entrée du premier cycle ? Est-ce un modèle, ou un cas isolé ?

Je suis bien d’accord avec ce qu’ils ont fait ! Ils ont pratiqué illégalement la sélection pendant vingt ans, et puis ils ont eu de nombreux procès… Mais maintenant qu’ils ont un statut spécifique, ils pratiquent la sélection. Et ils ont pleinement le droit de le faire. Donc, c’est formidable !

 

Lequel des candidats à la présidentielle serait plus apte, selon vous, à agir dans ce sens ?

Je n’en sais rien pour le moment. Je pense que quel que soit l’élu, il devra faire cette réforme. Sans quoi la France s’enfoncera.

Farid Smahi, l’effronté

Membre du bureau politique du Front National, Farid Smahi a derrière lui un parcours chaotique, une démarche singulière, une ambition profonde. Portrait d’un militant forgé par le goût du combat.

La gauche l’écoeure. La droite le déçoit. Funambule sur la longue corde du cirque politique, Farid Smahi est pourtant passé par le PC, le PS et le RPR. Puis un jour, il a vacillé. Le Front National l’a cueilli en 1997, juste au moment où il se sentait trahi par la « gauche caviar » et la « fausse droite ». Il dit avoir été longtemps « dragué » par tous les partis. Décoré de l’ordre national du mérite, décidé à se faire valoir comme « symbole d’intégration parfaite », il n’a alors reçue aucune proposition politique à la mesure de son ambition.

« Plus on me blesse, plus je me bagarre » explique-t-il. Son ego n’a été apaisé qu’au jour où Jean-Marie Le Pen l’a placé en tête de liste des élections régionales. Rachid Kaci, député UMP, qui connaît bien Farid Smahi pour l’avoir côtoyé à France Plus, a toujours perçu en lui un profond besoin de reconnaissance, mais aussi un orgueil détestable. « Sans vouloir être méprisant, c’est un pauvre type. Mais il doit être malheureux au fond de lui-même, car il est un peu un singe savant. » Il demeure en effet un grand paradoxe en ce personnage : fier d’être Français, certes, mais n’est-il pas mis au jour par le parti pour son origine ? Martial Bild, de la Fédération de Paris du FN, s’en défend : « Ce n’est pas un choix ethnique ! Il est là pour ce qu’il est… »

De Bagdad à Jérusalem

Farid Smahi narre avec quelque lyrisme ses épopées humanitaires avec l’association de Jany Le Pen, « SOS Enfants d’Irak ». Pour lui, cette action lui a permis de redorer son image dans les banlieues. « A une époque, tout le monde crachait sur lui dans les quartiers, mais aujourd’hui c’est différent. », confirme Rachid Kaci. Au moment où Farid Smahi s’intéressait au Front, Jean-Marie Le Pen tenait en effet un certain discours sur l’Irak.

Mais le militant, musulman non pratiquant, reste davantage attentif aux causes palestinienne et irakienne qu’à la terre de ses ancêtres. Fils de harki, Farid Smahi a hérité d’un sens patriotique aigu, et semble faire fi de ses racines algériennes. Il se sent « aussi bien à St Cirq Lapopie qu’à Oran. » Lorsqu’il se rend de l’autre côté de la Méditerranée, c’est « pour aller dorer mes fesses au soleil, comme tous les Français » s’amuse-t-il, goguenard. Lorsqu’il évoque les Maghrébins, Farid Smahi parle, d’un ton très détaché, de « ces gens-là » Lorsqu’on l’interroge sur la famille qu’il a en Algérie, on ne rencontre qu’une indifférence à peine dissimulée.

 

Instinct compétitif

Au FN, Farid Smahi est aussi chargé des « questions sportives » : il s’imagine déjà ministre de la Jeunesse et des Sports de Jean-Marie Le Pen. Avant d’être éducateur sportif, il s’adonnait au water-polo. Joueur dans l’équipe nationale, il a aussi été entraîneur à l’ACBB, le club de Boulogne, pendant six ans, jusqu’en 1982. « Au niveau entraîneur, c’était un sacré meneur d’hommes », raconte Stéphane Brégeon, qui a joué à l’ACBB à l’époque. « Il m’avait surtout impressionné dans sa manière d’arbitrer les matches, avec rigueur, et un coup d’œil implacable pour voir les fautes… » Ce passé de compétitions plus sportives que politiques a aiguisé la volonté combative de Farid Smahi, qui dit y avoir trouvé « le goût de la compétitivité, de la lutte. »

 

Hors champ

« Farid Smahi n’a pas de structure intellectuelle, simplement des postures. Une seule chose l’anime vraiment, l’antisémitisme. Ce n’est pas un hasard quand il va chercher Dieudonné… » souligne Rachid Kaci. Pour lui, le militant « transpire la haine ». Pourtant, en dehors du champ politique, il est parfois apprécié pour sa « gentillesse », ou sa jovialité. « Ah, c’est un personnage ! » s’exclame la concierge de son immeuble, qui aime à discuter avec lui devant la grille. « C’est un grand communicatif et il est toujours prêt à rendre service. » Mais elle préfère rester discrète sur son identité, tout comme un des collègues de Farid Smahi. Il craint en effet qu’un amalgame soit fait entre leur association, qui aide chômeurs et alcooliques, et le frontiste. « Il fait du bon travail, et ça s’arrêtera là, point à la ligne. »

 

« Prendre le maquis »

Farid Smahi a une certaine idée de l’audace intellectuelle, et du courage d’agir. Il se lamente ainsi sur tous les « lâches » qui pullulent, notamment « ces salopards de maires, qui n’ont rien dans le ventre » parce qu’ils n’osaient pas donner leur signature à Jean-Marie Le Pen. Ses rares modèles sont des héros, des révoltés, des combattants. « Qui aurait dit que de pauvres Français, de pauvres paysans, allaient se réveiller un matin pour décapiter leur propre roi ? » s’interroge-t-il sans songer que rares étaient les paysans place de la Révolution au jour de la mort de Louis XVI.

Aujourd’hui, Farid Smahi admire cette vertu corse de « prendre le maquis ». Il aurait d’ailleurs « plaisir » à les imiter. Mais ses élans fougueux peuvent vite agacer. « Il est très emporté, souligne Martial Bild, qui collabore souvent avec lui. Il faut toujours que ce soit énorme, que ça aille très vite, très fort. » Pour la gauche qui l’écoeure, pour la droite qui le déçoit, mais aussi pour quelques membres du Front qui murmurent, il reste un effronté.

Farid Smahi en quelques dates :

-1961 : Naissance à Lyon

-1992 : Fondation du cercle de réflexion « Arabisme et Francité »

- 1996 : Parution de son premier ouvrage, « Faut-il brûler les Arabes de France ? »

- 1997 : Adhésion au Front National

- 1998-2004 : Conseiller régional d’Ile-de-France

Pèlerin de l’image

Pascal Maitre, photographe-reporter autodidacte, a parcouru les contrées les plus éloignées. Curieux de tout, las de rien, il évoque sans prétention ses étapes périlleuses comme ses intimes convictions. Portrait d’un grand du photo-journalisme.

Il a le sourire de l’humble mais l’enthousiasme du conquérant. « Condamné à être indépendant », Pascal Maitre a pris d’assaut des dizaines de pays pour en ramener des mosaïques de visages humains, de paysages, d’eaux-fortes. Il revient sur chacun de ses reportages, qu’il définit comme une « plongée », avec cette voix étrangement grave et douce à la fois. Parmi les miliciens armés, de l’Afrique Noire au Moyen-Orient, il part avec pour seule arme un Leica, compagnon de fortune et d’infortune avec lequel il mitraille à l’allure de 5000 photos pour un reportage de trois semaines. Déguisé en Afghan dans le silence nocturne ou plaqué brutalement sous un lit en Haïti pour ne pas se faire abattre, comment peut-il dans ces moments-là ne pas être tenaillé par la peur ? « Avoir peur, c’est toujours très personnel. Il y a des jours où des choses très graves se passent et où je n’ai pas du tout peur. D’autres fois, c’est moins grave et pourtant je le sens mal. » Tout repose, pour lui, sur l’importance d’être en forme physique : campé solidement sur ses jambes, le photographe a en effet l’allure d’un chef d’équipe sportive. S’il a rechigné pour faire son service militaire, envoyé finalement décorer de tirages géants les casernes de Paris, son air déterminé laisse deviner une énergie à peine voilée par sa placidité. Son ennemi le plus dangereux n’est autre que la fatigue, car « c’est là qu’on fait des erreurs », explique-t-il. L’insouciance n’est donc pas de mise, et il prépare ses voyages minutieusement. Chaque nouvelle destination de reportage doit être balisée, « comme un jeu de piste ». Il n’hésite alors pas à demander de l’aide à ses nombreux contacts rencontrés à Jeune Afrique, National Geographic ou Géo. Car s’il travaille souvent seul, le voyageur aime être en relation avec d’autres reporters mais encore travailler en binôme. Il précise de surcroît que « dans les zones délicates, il vaut mieux être deux pour prendre des décisions. » Sur les traces de Gide au Congo, derrière le Commandant Massoud en Afghanistan, Pascal Maitre met en outre son énergie au service d’une quête passionnée de l’information : « Les choses ne viennent jamais à vous, il faut aller les chercher sans trop se poser de questions.»

Chemin faisant

Rien ne semble l’arrêter, et pourtant. Ses souvenirs le ramènent à la bataille de Kaboul, en 1992 : « Ca cognait. J’ai suivi un ami de Médecin sans Frontières jusqu’à l’hôpital. Là, les blessés arrivaient, ils étaient explosés, ils hurlaient. Je n’ai plus eu envie.» Sentiment d’écoeurement. Quelques années plus tôt, en Mozambique, il allait voir un mutilé de guerre. L’homme était rieur, loquace, comme si de rien n’était. Le reporter a pourtant attendu que l’homme devienne plus grave pour faire son cliché : « Moi, bêtement, je voulais faire une photo dramatique. Alors que la Vie avait repris le dessus. » Sentiment d’erreur. Et puis, souvent très bien accueilli par des gens qui « donnent, beaucoup», il évoque ceux qui ont passé des semaines au pied de son lit, la nuit, pour veiller sur lui : « Quand on repart, on y pense encore. Et on n’oublie pas. » Sentiment d’abandon. Sur ce qui est lourd à porter, le photographe ne s’étend pas. Il défend discrètement sa pudeur et use sans cesse du mot « personnel ». « Moi, je ne parle pas beaucoup.», explique-t-il. Certes. Mais lorsqu’il parle de son parcours, ses mains s’agitent, ses yeux s’animent ; lorsqu’il parle de ses photos, tout son être transpire l’amour de l’image. Il dévoile ainsi un reportage commandé par Géo France et Géo Allemagne, qui l’a conduit deux fois en Somalie. L’immensité du bleu sur les bâtiments coloniaux de Mogadiscio, deux hommes engoncés dans leur combinaison rouge face à un énorme conteneur flottant sur les eaux, un chef d’escorte endormi dans une vaste chambre rose, qu’il trouve «un peu surréaliste » : son récent reportage sur Mogadiscio est un virage constant entre la soif des couleurs, le souci de l’humain et l’effort pour dénicher l’information. Tous ces pèlerinages du reporter semblent aussi reposer sur une grande foi dans le pouvoir de l’image : « Par l’image, l’imaginaire se promène, à la différence du documentaire», souligne le photographe. D’ailleurs, il ne troquerait pour rien au monde son appareil photo contre un autre support d’expression. Celui qui se dit « prêt à aller partout », à partir du moment où il va « pouvoir construire une histoire» ne pense pas à s’éloigner de la grande route du reportage. Condamné au voyage.