Il n’y aura pas de sélection à l’entrée des universités françaises pour résoudre la crise actuelle, d’après le ministère, qui se veut rassurant. Pourtant, des signes, inquiétants pour les uns, encourageants pour les autres, laissent croire que 2007 pourrait être un année charnière.
Les universités ont été invitées par la commission Université-Emploi à proposer dès le mois prochain une « pré-inscription » aux élèves de Terminale. Si certaines l’ont refusée, comme Paris-I, par peur d’ouvrir une porte à la sélection, 59 universités sur 85, de Paris IV à Paul-Verlaine (Metz), l’ont adoptée. Cette procédure se veut une information, appelée « orientation positive », dans le jargon du ministère, donnée aux étudiants sur leurs chances de réussite. Les lycéens qui le souhaitent feront donc examiner leur dossier scolaire par l’université, qui se contentera de donner un avis, favorable ou défavorable. Ce ne sera toutefois qu’un avis…
Cependant, certains y voient le signe précurseur d’un écrémage à l’entrée de l’université. L’Unef exprime « de grandes inquiétudes » à ce sujet et renouvelle sa dénonciation d’une « sélection masquée ». Le syndicat Sud-Etudiant, dans un éditorial daté du 11 janvier, craint lui aussi l’engrenage : « Concernant le dispositif d’orientation des lycéens, s’il ne s’agit pas officiellement de sélection dans un premier temps, on peut deviner l’avenir de ce dispositif dans les années prochaines. D’abord il s’agira d’un avis juste amical, puis, rentré dans les moeurs, il deviendra plus ferme et de fait, sera sélectif. »
La sélection, hors-la-loi
Derrière elle se réfugient les pourfendeurs de la sélection, contre elle s’insurgent ses plus fervents défenseurs : la loi Savary, datant du 26 janvier 1984, alimente à nouveau le débat. « Les dispositions relatives à la répartition entre les établissements et les formations excluent toute sélection », stipule l’article 14. La sélection est interdite. Certes.
Cependant, tous les ans, des milliers de jeunes ressortent non diplômés, souvent déçus, après une, ou deux, ou trois années sur les bancs de l’université. Ils représentent ainsi 20 % d’étudiants, soit 80 000 bacheliers sortant du système sans autre diplôme. Beaucoup y voient la sélection à l’œuvre, une « sélection par l’échec ». Alexandre Hascouet, membre du bureau national de l’UNI, prône une sélection « plus claire, lisible est transparente, car elle existe déjà ; mais elle est hypocrite. » En modifiant la loi Savary ? Pour Marie Rouchier, étudiante en Physique-Chimie à l’université Pierre et Marie Curie-Paris VI, « La loi doit rester inchangée, et la sélection proscrite. Certains trouvent leur voie, s’épanouissent à l’université malgré des années de tâtonnement. Si un système sélectif se met en place, certains de ceux-là n’auront pas la chance qui, aujourd’hui, leur est offerte.»
Concert d’interprétations
« Evidemment. » Dans son discours du 10 janvier 2007, le ministre de l’Education Nationale n’a pas voulu provoquer de remous, soulignant d’emblée à propos du dispositif d’orientation active qu’« il ne s’agit évidemment pas de sélection.» La simple évocation du mot « sélection » éveille toutefois les passions et suscite les interprétations les plus contraires. Dans les bureaux silencieux de certaines universités, on dit ainsi que le ministre n’a pas eu l’audace de parler franchement : « Ce sont des politiques, et les politiques ne veulent plus utiliser les mots parce qu’il y a eu des étudiants qui gueulaient dans la rue… », déplore Dominique Roux, enseignant-chercheur à Paris-Dauphine et l’un de ses fondateurs. Le président de l’Université Paris IV-Sorbonne, Jean-Robert Pitte, quant à lui, renchérit : « Mais je réagis mal ! Je réagis mal, et en même temps je comprends un ministre qui ne peut pas, à trois mois d’une élection présidentielle, braver la loi. » Dans les locaux bruyants de certains syndicats, on craint plutôt une trop grande prudence dans l’emploi des mots : « Les mesures avancées sous le nom d’ « orientation » sont en fait la voie ouverte à la sélection. C’est un nouveau mensonge du ministère ! », s’exclame Anouk Colombani, porte-parole du syndicat Sud-Etudiant. « On pressent bien que ce qu’ils veulent, c’est la réintroduction de la sélection. Il y a beaucoup de flou dans ce discours : qui organisera les rendez-vous avec les élèves ? N’y aura-t-il pas une sélection par le découragement ? » s’inquiète aussi Gabriel Szeftel, de l’Unef.
Dauphine, poisson-pilote de l’avenir universitaire ?
L’une des rares universités à sélectionner a le vent en poupe. Certains étudiants préfèrent Dauphine aux grandes écoles, et son taux de 85% de réussite est à faire pâlir d’envie Nanterre, qui stagne sous la barre des 40%. Mais c’est aussi son système sélectif, enraciné dès l’origine dans l’université de « Gestion des organisations », qui représente parfois un véritable modèle. Créée en 1968, Dauphine a rapidement choisi la sélection pour faire face aux flux massifs de demandes, en ne prenant que les mentions au bac. Quelques années ont passé sans que nul ne s’en plaigne. Premiers recours, premières condamnations. L’université a alors cherché un autre mode sélectif pour contourner la loi. « On s’est dit : les prépas, les grandes écoles sélectionnent comme des malades, et on ne leur dit rien, on les bénit », raconte Dominique Roux. « Donc on a voulu faire comme eux !» A la fac installée dans les anciens locaux de l’OTAN, les dossiers scolaires ont commencé à être examinés avant l’entrée en premier cycle. Il y eut un procès, puis deux, puis soixante-dix par an. Tous perdus, évidemment. La découverte, à Compiègne, d’une université pratiquant légalement la sélection -la seule en France-, représente bientôt une solution pour l’établissement qui « s’empresse de l’imiter ». Depuis deux ans, Dauphine, qui demeure une université mais jouit maintenant du statut de « grand établissement », pratique ainsi la sélection en toute légalité. « Avec Sciences Po, Dauphine constitue désormais un modèle pour certains », souligne Dominique Roux. « Quel que soit le résultat le résultat des élections prochaines, je pense d’ailleurs qu’il y aura un mouvement en faveur d’un système plus proche du nôtre. De toute façon, les autres universités ne pourront pas rester dans ce bordel ! » Seront-elles prêtes à imiter leur consoeur ? La question reste en suspens.
Encadré : Interview de M. Jean-Robert Pitte, président de l’université Paris IV-Sorbonne
Il y a quelque mois, vous disiez qu’il faudrait pousser l’université à « s’engager au plus tôt dans la voie de la sélection » : êtes-vous toujours convaincu de cela ?
J’en suis encore plus convaincu. Je pense que l’orientation positive comme on est en train de la mettre en place est insuffisante, et qu’il faut donc absolument mettre en oeuvre une sélection : c’est le moyen le plus démocratique de répondre à cette nécessité pour les jeunes Français de faire de plus en plus d’études, toujours meilleures… Mais pas n’importe comment, pas n’importe où, pas à n’importe quel prix et pas sur des coups de tête ou des caprices comme c’est le cas actuellement.
L’université ne doit-elle pas cependant être garante des principes républicains, et donc de l’université pour tous ?
Pour moi, ce ne sont pas des principes républicains ; c’est une République dévoyée qui fait ça ! Parce que la sélection par l’échec, c’est ce qu’il y a de pire, c’est ce qui crée le plus de rancœur et d’aigreur chez les jeunes. Quand vous êtes éliminés par l’échec, très rapidement, et encore plus quand c’est moins rapidement, qu’est-ce qu’il vous reste, sinon vos yeux pour pleurer ? La République est là pour accompagner, pour aider les gens à trouver leur meilleure voie possible : elle n’est pas démagogique, elle dit les choses et elle fait les choses ! Il faut retrouver la tradition de la IIIème République, qui est une République méritocratique, et qui accorde ses faveurs, si je puis dire, en tous cas ses diplômes, au mérite, et pas sur des principes de fausse charité.
Pourquoi certaines universités ont-elles refusé le système de pré-inscription applicable en février ?
Parce que l’Unef, qui est le principal syndicat étudiant actuellement -bien qu’il représente une cabine téléphonique parce qu’il n’y a que 3% d’étudiants qui votent dans les conseils- considère que c’est un acte préalable à une sélection, qui, un jour ou l’autre, interviendra. De fait, ils n’ont pas tort… Ils mettent le doigt sur le fait qu’il y ait ce contact avant l’entrée à l’université entre ce que nous représentons, notre communauté, les professeurs, etc., et les élèves de lycée. Ce qui me paraît excellent. Il est évident qu’il faut ça ! Les élèves ne savent même pas ce qu’il y a à l’université. Ils vivent sur un rêve.
Que pensez-vous du fonctionnement de l’université Dauphine, qui a instauré une forme de sélection à l’entrée du premier cycle ? Est-ce un modèle, ou un cas isolé ?
Je suis bien d’accord avec ce qu’ils ont fait ! Ils ont pratiqué illégalement la sélection pendant vingt ans, et puis ils ont eu de nombreux procès… Mais maintenant qu’ils ont un statut spécifique, ils pratiquent la sélection. Et ils ont pleinement le droit de le faire. Donc, c’est formidable !
Lequel des candidats à la présidentielle serait plus apte, selon vous, à agir dans ce sens ?
Je n’en sais rien pour le moment. Je pense que quel que soit l’élu, il devra faire cette réforme. Sans quoi la France s’enfoncera.